Je hais les photos. Plus précisément, je ne supporte pas qu'on me prenne en photo et je ne supporte pas de me voir en photo. Pourquoi faire un article sur le sujet du coup ? Parce que j'en ai marre. Marre d'entendre sans cesse les mêmes arguments. Alors je vais essayer d'expliquer, à l'écrit, pourquoi c'est mon droit de ne pas aimer cela et pourquoi cela ne devrait pas être un problème.

 

Nous sommes dans une époque assez particulière où l'ego de chacun prend de plus en plus de place. On nous explique qu'il faut "aimer son corps et ses défauts". On facilite également le contrôle de l'image puisque, mode du selfie (et pratiques assimilées, snapchat, instagram etc) oblige, nous sommes désormais tant photographes que modèles et certains s'amusent ainsi à scénariser leur vie en clichés modèles. On met même des conseils à la disposition du commun des mortels pour perfectionner cet art et vanter les mérites de cette (à mon goût) sur-exposition de nos physiques. Tant, bien sûr, qu'on rentre dans une certaine "norme", faute de quoi on rentre dans la catégorie dont "on" a le droit de se moquer puisque la personne doit assumer son choix de "ne pas s'arranger".

Sauf que cette phrase destructrice je ne l'ai que trop entendue. Depuis mon plus jeune âge, on me la rabâche. On me fait comprendre que je ne suis pas jolie et que donc mon seul espoir dans la vie c'est de tout faire pour ressembler aux autres, aux "vraies" filles, celles qui auront toute l'attention qu'elles méritent parce qu'elles sont tout ce qu'une femme doit être... et que je ne suis pas.

Soit dit en passant, la beauté étant après tout subjective, est-ce réellement un problème que je ne sois pas considérée comme "jolie" ? A mes yeux ça ne devrait pas en être un... si ce n'est qu'on a essayé de me faire prendre conscience de ma monstruosité, et  qu'on m'a rappellé à chaque occasion que je ne fais rien pour arranger mon cas. Parce que certes je n'y suis pour rien si je suis "moche", mais je "devrais" tout de même "faire un effort", apprendre à me maquiller, me comporter comme une fille "normale" et apprendre à sourire sur les photos. Mais comme je ne trouvais de toute façon pas grâce aux yeux du photographe, à chaque photo où ma tête n'était pas à la hauteur de ce qu'on espérait, à chaque rappel de la déception que je suis en tant que fille, on me rabaissait encore plus. On m'a rentré insidieusement, sans même que j'en sois consciente, cette "vérité" dans le crâne : je suis un monstre dont personne ne voudra et je fais honte à ceux qui me connaissent.

On ira même jusqu'à justifier l'injustifiable. Devant les remarques libidineuses d'un adulte alors que j'étais à peine adolescente, on me demandera à moi de m'excuser et on m'expliquera que je ne devrais pas m'offusquer de remarques sur "mon seul argument de vente". Oui, textuellement. Devant mon refus de laisser mon premier copain abuser de moi, on me reprochera d'avoir quitté "le seul qui me supportait".

Alors photo "ratée" après photo "ratée" (aux yeux des photographes), j'ai appris à craindre ces instants, à les fuir. J'ai appris à me haïr à un point qu'il m'est difficile de l'expliquer sous peine de faire peur. De me faire peur, aussi. Chaque fois que je vois quelqu'un préparer un appareil photo, je les entends ces voix, dans ma tête, continuer ce travail de sape. Je n'ai plus besoin d'un regard extérieur pour me voir comme un monstre, je le fais désormais toute seule.

 

 

Et dans un monde où beaucoup passent leur temps à vous expliquer que "l'essentiel dans la vie, c'est de s'aimer", j'ai fini par dire stop. Stop à tout. Parce que si je conçois totalement que certains ressentent le besoin de gonfler leur confiance et leur estime de soi, si je comprends parfaitement que pour la plupart des personnes cela est une aide réelle, pour les personnes dans mon cas c'est une torture bien inutile.

Je l'ai réglé autrement, mon problème d'estime. Je ne m'y confronte simplement pas. J'évite les miroirs, je suis passée maître en esquive de photographe. Oh bien sûr certains et certaines insistent et essaient de m'avoir à mon insu, tant que je ne m'en rends pas compte c'est leur problème, pas le mien. Je demande juste dans ces cas-là qu'on ne m'impose pas de faire face au résultat. Parce que dans mon cas je suis face à un blocage tellement important que la douleur est bien réelle, physique, aussi violente qu'un coup. Je ne suis pour l'instant pas capable de passer outre.

Et ce n'est pas grave. Après tout, je peux parfaitement vivre sans voir mon visage placardé partout. J'ai le droit de baser ma mémoire sur d'autres supports. Je sais parfaitement que je ne serais jamais top model, et cela tombe bien je n'aspire pas à l'être. Le physique pour moi n'est qu'un détail (pour être totalement honnête, un détail dont je me passerais volontiers), un détail qui pour beaucoup a pris une place primordiale. C'est leur choix, conscient ou non, et je le respecte.

 

Je ne demande pas qu'on comprenne, vous ne pouvez pas. Heureusement, d'ailleurs, car pour comprendre parfaitement  il vous faudrait passer par ce que j'ai vécu, ce que je ne souhaite à personne. Je demande juste de respecter mon choix de refuser les photos et de vivre, comme je le peux, avec une estime inexistante. Parce qu'en l'état, à l'heure où j'écris, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour fonctionner quand même, et ça marche. Ce n'est bien sûr ni parfait ni la solution idéale, mais tant que j'évite ces confrontations qui restent trop douloureuses, ça marche.

Mon cas n'est bien entendu pas une généralité, mais s'il-vous-plait, la prochaine fois qu'il vous viendra l'envie de dire à quelqu'un qu'il "faut" "avant tout" qu'il s'aime, prenez le temps de réfléchir à votre vocabulaire. Non il ne "faut" pas, je vous assure qu'on peut fonctionner sans, et parfois c'est (temporairement ou pas, le temps le dira) la meilleure option. Vous ne savez pas par quelle souffrance la personne en face de vous est passée, et il/elle a parfaitement le droit de ne pas avoir envie de s'étendre sur le sujet. Et même s'il n'y avait pas de souffrance derrière cette décision, c'est son droit et ça ne bouleversera pas votre vie, alors qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?

 

Pour ceux qui apprécient la lecture, un essai que j'ai lu il y a fort fort longtemps et qui est dans ma (trop) longue liste de livres à relire absolument : L'euphorie perpétuelle, de Pascal Bruckner. Sous-titrée "essai sur le devoir de bonheur". Il ne vous expliquera pas comment être heureux, il vous expliquera qu'on peut vivre sans ce modèle imposé, et que parfois on vivra même mieux en se libérant de cette pression inutile.